A COUP DE TRAITS ZIGZAGANTS
« A coups de traits zigzagants, à coups de fuites transversales, à coups de sillages en éclairs, à coups de je ne sais quoi, toujours se reprenant, je vois se prononcer, se dérober, s’affirmer, s’assurer, s’abandonner, se reprendre, se raffermir, à coups de ponctuations, de répétitions, de secousses hésitantes, par lents dévoiements, par fissurations, par indiscernables glissements, je vois se former, se déformer, se redéformer, un édifice tressautant, un édifice en instance, en perpétuelle métamorphose et transubstantiation, allant tantôt vers la forme d’une gigantesque larve, tantôt paraissant le premier projet d’un tapir immense et presque orogénique, ou le pagne encore frémissant d’un danseur noir effondré… »
Henri Michaux
« A coup de trais zigzagant » est une plongée dans un territoire vierge où l’esprit se dénoue et la main trace sans contrainte. Cette série de dessins abstraits naît d’un dialogue intime entre le chaos et l’intuition. Inspirée par l’appel d’un vide fertile, sans attentes ni cartes préétablies, le dessin est pour moi une exploration libre, un lâcher prise où le geste devient médiateur entre le psychisme et l’inconnu. Ma pratique s’affranchit de toute volonté de contrôle. Comme un flux libéré, le trait émerge ex nihilo, se transforme, se redéfinit, donnant vie à des formes hybrides qui défient les catégories : architectures suspendues entre futurisme et primitivité, organismes cellulaires ou cosmiques, bestiaires fantasmés, entités oniriques tantôt rassurantes, tantôt inquiétantes. Ces créatures peuplent l’espace d’une prolifération organique, oscillant sans cesse entre figuration et informe, entre éclosion et dissolution.
Si les formes esquissées restent suffisamment évocatrices pour que l’on puisse y projeter son propre inconscient, elles dissimulent en réalité une archéologie d’inspirations enfouies, à la manière de « fossiles qui passent au tamis du dessin », selon les mots de l’artiste Abdelkader Benchamma. Comme lui, le travail présenté ici naît d’une tension entre un geste répétitif, presque laborieux et des fulgurances où le trait se libère soudain. Ce même équilibre se joue ici : glissements du réel, intrusions de l’invisible, matières indéterminées en perpétuelle mutation et catastrophes minuscules s’entremêlent pour composer un langage visuel en mouvement.
Les lignes noires sinueuses, tantôt fluides tantôt tourmentées, s’affinent ou se densifient. Le blanc de la page, loin d’être un simple support, devient un acteur à part entière de ces compositions. Il dialogue avec les pleins, souligne les silences, et inscrit la série dans une tradition où le vide n’est pas absence, mais respiration. Cette danse entre ombre et lumière, densité et légèreté, rappelle que l’abstraction est avant tout affaire de tension et d’harmonie.
Entre évasion et descente aux racines de soi, cette série interroge la frontière ténue entre création et découverte. Qu’est ce qui apparaît lorsqu’on cesse de projeter pour écouter ? Quel monde apparaît quand le mental s’efface au profit du geste pur ? Henri Michaux parle d’un « retour au balbutiement originel », où chaque dessin est une rencontre avec l’étrangeté, une invitation à se perdre dans les méandres de l’abstraction, pour y retrouver l’émerveillement primal de ce qui existe avant le mot, avant le sens, l’essence même de l’acte créateur.