KITCH you're so sweet

Lord Kitchener – Kitch you’re so sweet
1967 Jump Up Record

Quelques extraits d’un très bon article de Florence Bancaud* :

L’objet kitsch, banal, démocratisé, incarne une forme d’art agréable, non subversif, à la mesure de l’homme ; il génère le plaisir par la communion secrète dans un « mauvais goût » reposant et modéré, vertu du milieu médiocre. L’idée de la beauté est remplacée par celle du plaisir lié au sensuel, et surtout au consensus d’une majorité sociale (la convenance). Mais de par son ancrage dans le quotidien et dans le banal, l’aliénation en est un des facteurs essentiels.
Le kitsch témoigne de la perte d’aura de l’œuvre d’art dont l’authenticité et l’originalité sont anéanties à l’ère de la reproduction en série ; à l’ère des masses, note Walter Benjamin, le sujet revendique l’accessibilité de l’œuvre, sa prise de possession immédiate ; sortant ainsi l’objet de son halo sacré, elle en détruit l’aura et ne permet plus de s’abîmer dans la contemplation de l’œuvre.
Le mode de perception aussi en est transformé, passant d’une réception contemplative et individuelle à une réception collective et simultanée où la jouissance esthétique se fait sur le mode de la distraction passive ; Benjamin souligne pour cette raison le danger d’esthétisation des masses et de la politique par le fascisme, concluant son essai par le célèbre adage qu’à l’esthétisation de la politique par le totalitarisme fasciste, il faut répondre par une politisation de l’art.
Le kitsch cristallise ainsi de la crise de l’art moderne soumis au processus général de « désesthétisation » de l’art ou de séduction narcissique conçue par Lipovetsky comme principe d’organisation des sociétés d’abondance qui transforme le réel en représentation fausse, désublimant les œuvres et légitimant tous les sujets au nom d’un hédonisme exacerbé et substituant à l’esthétique de la contemplation une esthétique de la sensation et de l’effet immédiat.
Nietzsche est un des premiers à critiquer cette vulgarisation de l’esthétique dans Le Cas Wagner où il conspue l’art de l’étalage, l’amour du bel effet incarné par Wagner. Il voit dans ce « mélange chaotique de tous les styles » le signe d’une barbarie des « philistins de la culture ». L’imitation n’est donc ici que le signe d’une incapacité à créer et d’une médiocrité existentielle qui réduit l’art à un plaisir raisonnable et sain, mais qui écarte résolument tout excès, toute génialité. Il ne laisse à l’artiste que le choix soit d’une imitation de la réalité (…) Jankélévitch, en 1950, en fait le symptôme de la « conscience décadente », y voyant une maladie infantile de l’art.
Dans la seconde moitié du XXe siècle, notamment entre 1950-1960, paraissent aux Etats-Unis et en Italie nombre d’ouvrages critiques sur l’art de masse et l’évolution du goût. C’est alors que s’opère un tournant, le kitsch, jadis défini comme enfer de l’art, devenant un principe de jeu, de déconstruction des normes du bon goût, de développement d’une culture populaire ; on valorise également le kitsch au second degré, le kitsch citationnel, comme caractéristique de la culture postmoderne.
Pour conclure, soulignons avec Christophe Genin que, « si le kitsch fut initialement l’objet d’un jugement péjoratif, il est peu à peu devenu un style artistique apprécié, assumé» : il y a donc une réversibilité du kitsch qui, d’art de la médiocrité et de symptôme de décadence, est devenu peu à peu « tendance », qu’il soit promu comme principe de plaisir, de démocratisation du beau, comme jeu esthétique ou comme vecteur de critique sociale

*Florence Bancaud, « Entre diabolisation, séduction et légitimation. Le kitsch ou l’imitation comme « mal esthétique » ? », Cahiers d’Études Germaniques, 72 | 2017, 73-88.
https://journals.openedition.org/ceg/336